René Dzagoyan (photo) et Nouvelle Arménie Magazine: „Le livre de chuchotements est une rapsodie de la memoire, version arménienne de Cien anos de soledad”
UN SIECLE DE SOLITUDE
L’auteur n’est pas sans susciter de sombres manœuvres diplomatiques. Ni le livre. Ministre de l’Economie en Roumanie, poète et essayiste, pressenti pour être commissaire européen,Varujan Vosganianpublie aux Editions des Syrtes « Le Livres des Chuchotements » qui soulève, comme à l’accoutumée, l’ire de nos voisins d’outre-Bosphore. Un livre dont l’écriture la profondeur et la poésie le désignerait pour le Nobel. A lire absolument pour qui veut se retrouver dans l’universel.
Commençons par parler de nos amis ankariotes pour mieux les oublier. Dès que le bruit s’est répandu en 2009 que l’ouvrage était sous presse en langue roumaine, les petites sournoiseries habituelles ont commencé : pressions sur l’éditeur pour ne pas le publier, pressions sur le gouvernement pour qu’il ne soit pas présenté au public. Malgré toutes ces tentatives d’intimidation bien dans le style de la censure néo-ottomane, l’ouvrage a été traduit en espagnol pour rencontrer dans tous les pays d’Amérique Latine un succès fulgurant. Selon la presse colombienne, l’ouvrage aurait même inspiré le président Manuel Santos à faire la paix avec les FARC. Tout le monde ne peut pas avoir les goûts littéraires de M. Erdogan. Et voici qu’après sa traduction en italien, puis maintenant en français par les Editions du Syrte, l’auteur est invité d’honneur au Salon International du Livre de Paris. Mêmes pressions des mêmes, appuyées par le gouvernement azéri, histoire de prouver, s’il le fallait encore, que M. Aliev partageait la même sensibilité poétique que son compère sus cité, ce qui présage un très grand succès de librairie dans l’Hexagone.
L’ouvrage le mérite, et plus que cela. Ce n’est pas un roman, mais plutôt une rapsodie dela mémoire. Ellecommence à Craiova, lieu de naissance de Varujan, dans ce monde que les demi-centenaires ont partagé avec lui, rivages d’émigration improbables où ces débris de bois jetés à la mer que furent les rescapés arméniens ont abordés au lendemain de l’orage de 1915. Sous des noms qui sont aussi ceux que l’on retrouve à Alfortville ou à Marseille, on retrouve ses groupes d’Arméniens frileux, vivants les uns sur les autres pour se tenir plus chaud dans le froid glacial d’un monde inconnu. Pendant que l’Europe et la planète se préparent à la deuxième catastrophe du siècle, isolés sur leur îlot de souvenirs, les niés du Génocide cultivent leur mémoire dans le silence, ponctué par les coups de feu de l’Opération Némésis. Pendant ce temps, le grand-père chuchote : « Tu dis quoi, en chuchotant ? demandai-je. –Je lis, répondit grand-père Garabet. –Comment ça, tu lis ? Où est le livre ? –Je n’en ai pas besoin, je le connais par cœur. –Bien, mais comment il s’appelle ce livre ? Qui l’a écrit ? –Peut-être toi, un beau jour. »C’est ce que je fais et ce livre, je l’appelle Le Livre des Chuchotements. »
Là, le récit se déroule en mélopée, passant des grands mouvements de l’histoire dont on s’abreuve l’oreille collé auxinformations de la BBC et de Radio-Liberty, aux infimes détails des mains pétrissant la pâte des soirs de fête, pendant que les vieux commentent le cours des choses et la destinée de leur peuple. Cent ans d’une attente qui, par delà la longue chronique des disparus, cherche une raison d’espérer. Le livre est la somme de ces espoirs dont beaucoup n’auront fait que rêver. Ce livre est un mémorial, version arménienne de Cent Ans de Solitude de Garcia Marquez. D’ailleurs, dès le début, l’auteur nous avertit. Ils parlent au nom de ceux qu’il n’a pas été. « Je suis surtout ce que je n’ai pas pu accomplir ». Et comme la somme des absents est toujours plus longue que celle des présents et de ceux à venir, le récit se déroule comme s’il ne devait jamais finir. Récit sans fin parce que l’histoire est sans fin. « Voici comment, termine l’auteur, avec Le Livre des Chuchotements, le siècle allait retourner à Trébizonde, tel un serpent qui se mord la queue pour former un cercle parfait. Là, tout juste cent ans après la naissance de Missak Torlakian, allait voir le jour, dans une famille turque, un garçon qui, encore adolescent et élevé dans la haine, allait tuer le 19 janvier 2007, le journaliste arménien Hrant Dink. » Hélas, le serpent ne se mord pas toujoursla queue. Ilmord aussi tout ce qui passe à sa portée. MM. Erdogan et Aliev en savent quelque chose. Mais ils ignorent que, si la puissance des nations finit toujours par passer, la mémoire des peuples, elle, ne s’éteint pas. Le Livres des Chuchotements deVarujan Vosganianest là pour le prouver.
René Dzagoyan